Destination : 121 , Entre les murs, derrière les mots


Univers parallèles



Je suis né dans un coffre. J'y ai passé les premières années de mon existence. Ma mère a une tout autre version de l'histoire, mais je ne suis pas fou, je me souviens parfaitement de tout.



Le sirocco recouvre ma peau de rouge, redoublant l'effet de la teinture au henné dont je suis recouvert. Ma fontanelle ne se referme pas et on a dû me mettre une sorte de casque mou, pour que mon cerveau ne s'évapore pas, c'est ce qu'ils chuchotent entre eux quand ils croient que je n'entends pas.



Malgré la protection de latex, ou à cause d'elle - ça me comprime à en éclater - ma première sensation, jusqu'à l'obsession, est celle d'un clou qu'on enfonce dans mon crâne, douleur déchirante, pression extrême sur la paroi.

D'emblée, je renonce à l'usage des mots. A la place, je râle, j'oppose au monde des borborygmes sans fin, des grognements, des grondements, des gémissements de femme énamourée qui rendent mon père hystérique. Il finit par déduire des sons inarticulés qui sortent de ma bouche qu'il me faudrait une ouverture sur le monde.



Le soir, entre chien et loup, il me sort de mon coffre, m'installe sur une bâche au milieu d'objets hétéroclites, et il y taille des ouvertures. Au bout d'un mois ou deux, je vis toujours dans mon coffre, mais il est maintenant ajouré, façon moucharabieh, et laisse passer le vent. Tant, que le sable imbibe encore ma mémoire. J'aurais pu dire « engloutit ma mémoire », mais je ne choisis pas le terme imbiber au hasard. Vous comprendrez peut-être pourquoi.



Au même âge, il m’offre, pour m'amuser, une énorme montre, ou du moins un objet en forme de montre, qui ne donne pas l'heure. Sur un écran à peu près illisible, s'affichent des chiffres dénués de sens...



Je fais défiler des équations, des courbes, des tableaux incompréhensibles, et le vent met mon crâne sous pression.



Là où je peine à m'en sortir, dans la description que je tente de vous faire, c'est pour ordonner les autres indices, ceux qui sont contradictoires. Mon enfermement a le goût du sable qui crisse entre les dents – à ce propos, je n'ai pas le moindre souvenir d'aliments absorbés... mais en toute logique, j’ai dû quand même manger de temps à autre -, la couleur soufre de la lumière sur les dunes rouges, le son des mélopées des touaregs.



En même temps, ma mémoire est rythmée de claquement de voiles, mais aussi d'eau : glouglous de hammam en plein désert, eaux vives de fontaines de pacotille, envoûtement de surfaces mouillées sans un frisson, malgré le vent, reflétant des lunes englouties.



Un jour, je suis trop grand pour le coffre. Il est temps, je le sens : j'en soulève alors le couvercle, avec une facilité qui me déconcerte... et j'en sors, tout simplement. Mais là où je m'apprête à marcher, je me retrouve en train de flotter entre deux eaux. J'ai toujours mon casque mou, qui doit me donner des allures de terroriste underground. A cette différence près que je ne suis pas dans un univers solide, mais uniquement liquide.



J'erre longtemps dans ces abysses, me nourrissant exclusivement de méduses dont l'acidité du venin entame mon estomac, jusqu'au dégoût.

Un jour, enfin, j’atteins un rivage.

J'enlève mon casque.



Je tâte le sommet de mon crâne avec précaution. Ma fontanelle est maintenant refermée, j’en suis étonné.



Sur la plage, un peu plus loin, je trouve un coffre. Sans doute ramené par la mer après un naufrage.



Je m'assieds dessus et calmement, je contemple l'horizon.



Christine C.